111 NARCISSES

Un bon Tumblr, c’est toujours la mise en scène d’une obsession. Une idée, pas deux, mais toute entière. Un très bon Tumblr comme http://behindmycontrol.tumblr.com/, c’est une obsession qui raconte son époque en l’inscrivant dans l’histoire.

En avance d’une loi, Grégoire Gitton célèbre le mariage inattendu du cahier d’écolier à petits carreaux et de... Grindr. Armé de son seul crayon, il noircit ses feuilles adolescentes de dessins « d’après photo », photos volées sur l’application de rencontres homosexuelles. Il ne s’intéresse qu’à un seul type de profils : les autoportraits — déjà agrégés dans plusieurs blogs — où le sujet se photographie avec son smartphone dans un miroir, lequel lui renvoie son image et celle de son appareil.

Vieille histoire de photographes, ce procédé d’autoportrait a ses maîtres et ses chefs-d’œuvre, de Gisèle Freund (...) à Richard Avedon (...).

Mais les troncs sans visage de Greg Gitton, précisément parce qu’ils quittent sous sa patte l’espace photographique pour rejoindre celui du dessin académique, nous emmènent ailleurs. On voit soudain sur Grindr ce que nous n’avions pas vu : les salles de sculpture grecque du Louvre et les dieux sur colonnes des jardins de Versailles.

Finalement, de la Grèce classique à Grindr en passant par le Grand Siècle français, c’est la même pudeur — faite de censure (Apple, notre nouvelle Église ?) et d’auto-censure (pour séduire, ne pas tout montrer ; en garder un peu pour la vie réelle...) — et la même impudeur — glorification d’un corps-type, adoration d’un canon par lui-même, avec toute la joie arrogante/écrasante qui peut s’en dégager.

Transformées en esquisses, les photographies d’un réseau social/sexuel ultra-moderne intègrent une histoire de l’art dans laquelle on ne les attendait pas. Gitton se pose et nous pose des questions vieilles comme le monde, dont les réponses sont des leçons d’école d’art :

« Vers 440-430 av. J.-C., le sculpteur Polyclète, d’Argos, s’interroge (...) sur le rendu d’une beauté idéale qu’il définit : le Canon, la “règle” en grec. (...) La beauté résulte d’un calcul subtil de nombres ! Il met au point un système de proportions, la hauteur de la tête est un septième de celle du corps entier, et de réponses alternées entre les épaules et les hanches qui donnent impression de l’allure naturelle d’un corps musclé au repos. Le rythme est construit autour d’un grand X, la lettre chi (qui se prononce ki) qui donne le mot “chiasme”, caractérisant cette attitude en fait artificiellement reconstruite, que l’on nomme parfois du terme italien “contrapposto”. »

De ce point de vue, comme les penseurs ventripotents et les faunes grimaçants des Grecs, les rares hommes non-canoniques que Greg Gitton intègre dans sa série renforcent en fait la domination du canon en même temps qu’ils en adoucissent un peu la tyrannie.

L’idée du classicisme, de ses codes et de ses valeurs, traverse toute l’histoire de l’esthétique homosexuelle (aka produite par / à destination des gays) depuis qu’elle est apparue comme telle dans l’underground européen et américain au début du 20ème siècle : que ce soit pour s’y conformer (Cocteau, Breker), pour l’hypertrophier (Tom of Finland, Mapplethorpe) ou pour la contester (Butt, Hedi Slimane photographe), la figure du corps masculin athlétique/olympique règne en majesté.

Le Jupiter sculpté en 1689 par Jean-Jacques Clérion pour Versailles aurait sa place dans la grande galerie de http://behindmycontrol.tumblr.com/ : il suffirait qu’il s’éclaire, bras tendu en avant, d’un candélabre coctalien (...) et la boucle serait bouclée.

Il faut souhaiter de nouvelles obsessions à Greg Gitton, son talent le mérite. Mais celle-ci est pleine de promesses.

Thomas Doustaly pour Character Magazine

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